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Cinquantième rougissante

Cinquantième.

Bonsoir, bonsoir à toi (coucou je redescends de mon pâturage comme un mouton dodu repu de folles graminées alpestres),

Oui, ça fait bien longtemps que je ne t’ai pas entretenu, insatiable lectorat.

Tu es un peu ma danseuse, vois-tu, je ne t’entretiens que quand je suis en fonds, et pis sinon je te laisse papillonner vers d’autres bloûgueurs plus opulents qui te couvrent chaque jour de petits bijoux ciselés et de présents magnifiques (surtout celui du subjonctif).

Note que je n’en puis mais («I cannot but», comme disent les Anglais ou les mauvais attaquants de football). J’aimerais te donner plus, que tu aies toujours les plus beaux mots et les plus belles tournures. Mais je ne doute pas que si je recommence à te glisser quelques billets, tu reviendras.

Voilà déjà un acompte, lectorat avide, puisque c’est aujourd’hui le cinquantième billet depuis notre rencontre.

Oui, déjà, hein, comme le temps passe vite. Tu te souviens de notre première fois ? Qu’est-ce qu’on était insouciants à l’époque. Moi, j’étais un peu gauche, un peu naïf, et toi, tu avais la curiosité blasée de qui a connu nombre de bloûg avant . En fait, pour ce dépucelage, tu avais surtout l’air absent(e). Ce fut court, inabouti, et je suis sûr qu’aucun de nous deux n’imaginait vraiment que ça puisse durer entre nous.

Mais on a quand même continué à se fréquenter, de plus en plus souvent, et puis bam, la prise de conscience:

ÇA FAIT CINQUANTE FOIS QUE J’ÉCRIS, ÇA FAIT CINQUANTE FOIS QUE TU LIS.

Et 50, comme nous l’apprend Viquipédia, c’est le nombre de jalons nécessaires pour des noces d’or.

Cinquante, c’est aussi le nombre d’années nécessaires pour un jubilé.

(Jubile donc avec bibi, lectorat euphorique.)

Cinquante, c’est enfin le numéro atomique de l’étain. Tu sais, l’étain. Ces fils grisouilles malléables que ton prof-de-techno-barbu-à-veste-en-velours-avec-coudières te demandait de faire fondre et de répandre consciencieusement sur des circuits imprimés rudimentaires pour bidouiller un splendide porte-clé lumineux/spot tricolore/stroboscope de salon que tu rapportais chez toi, ivre de fierté et euphorique d’avoir créé de tes petits doigts gourds un objet aussi gadget, inutile, bâclé, avec des arrêtes coupantes et un fonctionnement aléatoire.

(C’est un peu mon sentiment vis-à-vis de Circonflexions.)

Je te propose de vérifier ensemble si le «contrat de lecture» de ce bloûg, annoncé dans mon tout premier billet (je te remets le lien, histoire que tu n’aies aucune excuse), a été respecté à la lettre.

On fait le bilan, calmement.

«Ce bloûg se veut une oeuvre de divertissement à vocation ludique et burlesque.»

… écrivais-je alors que je n’étais pas encore barbu-de-trois-jours et que, coïncidence ou pas, Mouammar Kadhafi était encore convié de bonne grâce dans les palais des rois du monde où ses pin’s en forme d’Afrique et ses boubous colorés détonnaient sous les lustres cossus. Oui, ça date, mon bon Anouar. Bon, je pense pouvoir dire qu’on a rigolé comme des bossus. La preuve, c’est qu’au moins une fois, à un moment donné pendant ces deux ans et demi, tu as eu mal au ventre. N’est-ce pas la preuve irréfutable que tu as trop ri ?

Pour le reste, je n’ai toujours pas reçu d’assignation au tribunal. J’attends.

«L’auteur décline toute responsabilité en cas de redondances qui confineraient au pléonasme. Voire même d’idées qui se répètent de manière relou, un peu comme une tautologie quoi, m’emmerdez pas.»

«L’auteur décline», ça c’est bien vrai. Je sens bien que je m’essouffle plus vite qu’avant quand je kidnappe des poussettes à la sortie des écoles (Mesdames, facilitez le travail des ravisseurs, desserrez les freins de vos landaus).

«C’est quoi le concept de ce bloûg, sa raison d’être ? Alors soyons lucides, Circonflexions n’a pas vraiment de concept, c’est un peu un fourre-tout. J’ai pas bien cherché, je dois l’avouer. Je me dis que ça viendra. Je ferai des catégories, comme ça on s’y retrouvera.»

On ne va pas se le cacher, mais je n’ai pas fait de catégories. Voilà. Que celui qui classe sa vaisselle ou ses vêtements par ordre alphabétique me jette la première pierre.

«Ça parlera probablement de panache…»

Done. Je t’ai même cité du Cyrano ici.

«… de mots que plus personne n’emploie…»

Done. Petit pot-pourri: lazzi, tantinet, galvaudé, bravache, souffreteux, arrière-ban, bénigne, épousseter, truchement, barioler, slipette.

«… d’humour absurbe…»

Done. Une moustache, une pipe, une principauté fantoche, du catch mexicain avec des nains déguisés en toucan, autant de bonnes raisons de batifoler gaiement dans les folles prairies de l’absurbité. D’autant que j’écris à dessein «absurbe» plutôt qu’«absurde», c’est d’autant plus absurbe, vois-tu.

«… ou d’Auvergne (“l’Auvergne, terre de contrastes”, “l’Auvergne, entre tradition et modernité”, “l’Auvergne, miracle ou mirage ?”)…»

Au fait, t’ai-je déjà dit que j’étais Auvergnat ?

«Quant au titre, je l’ai trouvé joli.»

Là, j’ai un peu menti. Certes, j’ai trouvé que «Circonflexions» était un mot joli, mais pas que. Lectorat méritant, je va t’expliquer aujourd’hui le pourquoi du comment pour te récompenser de ta fidélité.

Circonflexions = circonflexe + circonlocutions + réflexions

L’accent circonflexe, c’est un symbole de ce que j’aime beaucoup dans la langue française. La beauté de l’inutile, le geste gratuit et suranné. Cet accent ne sert plus à grand-chose dans le français d’aujourd’hui, à part peut-être à préciser une prononciation ou à marquer la disparition d’une lettre non prononcée (fenestre -> fenêtre ; forest -> forêt). EH BIEN IL FAUT LE GARDER, C’EST CE QUI FAIT TOUT LE CHARME. C’est notre lettre de cachet.
La circonlocution, c’est un détour verbal, une arabesque de la pensée, tout le contraire de la ligne droite. C’est la flânerie, la musardise, c’est la petite départementale fleurie plutôt que l’autoroute aseptisée.
Et les réflexions, c’est tout ce que mon cerveau malade peut te balancer comme conneries.

On dirait que tu y as pris goût, dis-moi :)